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Enquête sur l’impact de la guerre à la terreur: comment les services secrets italiens et un simple carabinier ont permis le rapt d’Abou Omar.
L’histoire est connue : le 17 février 2003 vers midi, Hassan Mustafa Osama Nasr, un imam d’origine gyptienne aussi connu sous le nom d’« Abou Omar », venait juste de quitter sa résidence sur la via conte Verde, à Milan. Il souhaitait se rendre à la mosquée lorsqu’un carabinier l’interpella : «Mi mostri il passaporto!» – Je ne parle pas italien», lui répondit l’imam. Le carabinier Luciano Pironi répéta sa requête en anglais : «Show me your passport !» Omar s’exécuta. Soudain s’ouvrit la portière latérale d’un van de couleur blanche, parqué non loin de là, et deux hommes empoignèrent le religieux. Le van démarra en trombe, ouvrant le premier chapitre d’un récit d’espionnage qui allait se transformer en une complication diplomatique et politique majeure pour les Etats-Unis et l’un de ses plus proches alliés dans la guerre à la terreur: l’Italie. Ce qu’on sait moins, c’est comment l’Italie s’est prêtée au jeu. Vétéran des camps d’entraînement de Bosnie et d’Afghanistan, Abou Omar est un membre présumé du mouvement radical égyptien Gama’a al-Islamiyya. Dès 2002, il était sous enquête du «Digos», la section spéciale de police qui, en Italie, enquête sur le terrorisme. Dès lors, en avril 2004, lorsque le magistrat milanais Armando Spataro commence son enquête sur la disparition d’Abou Omar, il se doute que l’enquête sera ardue: il sait que, pour d’excellentes raisons, le Digos faisait suivre Abou Omar. Comment l’imam a-t-il pu disparaître sans laisser de trace? Le 3 mars 2003, deux semaines après l’enlèvement, un premier secrétaire de l’ambassade des Etats-Unis à Rome (identifié plus tard comme agent de la CIA et inculpé dans le cadre de cet enlèvement) envoie aux autorités italiennes le message suivant: «Abou Omar a disparu en direction des Balkans, où il est possible qu’il ait été repéré». Qu’estce que cela veut dire? Première piste : le juge Spataro interrogea non seulement le chef du service de renseignement militaire italien (Sismi) alors en fonction, Nicolo Pollari, mais également son prédécesseur, l’amiral Gianfranco Battelli, en poste jusqu’en 2001. Et celui-ci évoqua une rencontre avec un «conseiller diplomatique» américain, un certain Jeff Castelli, en réalité chef d’antenne de la CIA à Rome – soit le chef de la CIA pour l’ensemble de l’Italie : «Il voulait connaître mon avis sur la possibilité de mener en Italie un enlèvement de présumé terroriste, l’embarquer à bord d’un avion et l’expédier vers un pays étranger. Il n’a pas mentionné le nom d’Abou Omar – ni aucun autre nom. Je lui ai dit que s’il demandait une assistance formelle, je serais obligé d’en avertir le Premier ministre ou les autorités politiques. Et je pensais qu’étant donné le caractère délicat de cette demande, je me serais moi-même informé directement auprès du chef de la CIA – à l’époque George Tenet – pour vérifier que cette demande émanait bien de ses patrons [au quartier général de la CIA à Langley] et qu’il ne s’agissait pas d’une initiative isolée.» Deuxième piste: le juge Spataro a aussi convoqué le carabinier qui avait interpellé Abou Omar, Luciano Pironi. Simple agent de police judiciaire dans les Carabinieri, Pironi décide de coopérer pour éviter l’incarcération. «[J’ai] rencontré le chef de station de la CIA-Milan, Robert Lady, à la fin de 2000 ou au début 2001. Il venait souvent dans nos bureaux pour échanger des infos. Nous sommes devenus amis, je l’appelais Bob. Une fois, je lui ai dit que j’aurais voulu être incorporé au Sismi, le service de renseignement militaire italien. Il m’a promis d’en parler au chef du Sismi à Milan, un lieutenant-colonel des Carabinieri, Stefano D’Ambrosio. En août 2002, Bob a évoqué le nom d’Abou Omar pour la première fois : il m’a dit qu’il était important et dangereux, le chef d’une organisation terroriste islamiste en Europe. Bob m’a dit qu’il avait des infos selon lesquelles l’Égyptien avait l’intention de s’emparer du bus d’une école américaine située en banlieue de Milan. Et en septembre, Bob m’a dit qu’avec le Sismi, ils étaient en train de monter une grosse opération dans laquelle je pourrais jouer un rôle utile. Il n’en a pas dit davantage.» En conséquence, D’Ambrosio, qui dirigea le Sismi de Milan jusqu’à son éviction en novembre 2002, a été interrogé par le juge Spataro en avril et mai 2006: «Fin octobre 2002, Bob Lady m’a parlé confidentiellement d’un plan d’enlèvement d’Abou Omar, élaboré conjointement par la CIA et le Sismi. (Lady) voulait savoir si j’étais au courant. Il dit que le plan avait été mis au point par Jeff Castelli, chef de la CIA à Rome, selon des instructions précises reçues du QG de Langley. Selon lui, une unité de la CIA, appartenant aux groupes d’opérations spéciales (SOG) était déjà venue à Milan, où elle avait mené des repérages avant action. Les équipes du SOG sont constituées d’agents de la CIA ayant un passé militaire. Lady a dit que c’étaient des durs, dont la mission n’était pas de récolter des renseignements ou de mener des enquêtes, mais de mener des opérations spéciales de renseignement. En tant que membre du Sismi, je connaissais l’existence de ces SOG. Selon le plan, Abou Omar devait être enlevé à Milan et transporté à Ghedi, dans la province de Brescia, où les Américains utilisent une section de la base aérienne. Bob m’a précisé que le personnel du Sismi travaillait à l’identification, dans cette zone, d’un lieu de détention pour Abou Omar, dans l’attente d’un avion de la CIA qui viendrait de Ramstein (Allemagne) et le transfère à l’étranger dans un lieu inconnu de moi et qui n’a jamais été mentionné.» «Lady n’appréciait pas ce plan, continue l’agent italien. Il disait que c’était de la folie d’enlever quelqu’un qui était sous enquête des agents du Digos, lesquels faisaient du bon boulot. Ils auraient pu continuer l’enquête, garder le contrôle de la situation afin d’identifier d’autres associés d’Abou Omar. Bob était désolé d’avoir à trahir le Digos, qui n’était pas au courant du plan.» «Bob m’a demandé si j’étais au courant de l’opération planifiée. J’étais ahuri : je ne savais rien. Moi non plus, je n’aimais pas ce plan. Nous étions tous deux convaincus qu’une fois Abou Omar capturé, il serait immédiatement remplacé par un autre homme plus difficile à repérer et à garder sous contrôle. Lady ajouta que Jeff Castelli était très emballé par le plan.» D’Ambrosio a officiellement été écarté du Sismi en raison de ses «mauvais résultats». Dans son témoignage en justice, il déduit que la raison réelle de ce limogeage était sa critique du plan d’enlèvement. Le carabinier Pironi, dont le nom de code pour les Américains était «Ludwig», raconte comment l’enlèvement s’est produit de son point de vue: «Entre décembre 2002 et janvier 2003, Bob Lady m’a expliqué ce que serait mon rôle dans l’opération conjointe avec le Sismi. Ungroupe s’emparerait d’Abou Omar, le déplacerait dans un lieu inconnu afin de lui soustraire des informations et de le convaincre de coopérer. Mon rôle était de l’arrêter en rue, très près de sa maison, sous prétexte d’identification de police. Ce qui permettrait au groupe de l’approcher et de l’emporter… J’ai souligné que, pour autant que je sache, le Digos pistait Abou Omar. Mais Bob Lady m’a dit que la CIA avait reçu du ministère italien de l’Intérieur l’assurance qu’au moment [du kidnapping], Abou Omar ne serait pas suivi.» «Le lundi 17 février 2003, j’ai quitté mon bureau à 11 h 30. J’ai gagné en scooter la Piazza Maciachini, où j’ai parqué l’engin. A ce moment précis, une Volkswagen – bleu foncé ou noire – m’a approché, et le chauffeur, que je n’avais jamais vu, m’a interpellé en baissant sa vitre: “Ludwig, sono l’amico di Bob, sali !” (“Ludwig, je suis l’ami de Bob. Monte !”). Il m’a dit de m’approcher d’un van blanc stationné sur la via Guerzoni, d’où je pourrais identifier Abou Omar. Quand nous sommes arrivés là, le conducteur de la Volkswagen a arrêté son véhicule au beau milieu de la chaussée. Abou Omar marchait vite, en ma direction, mais sur le trottoir de gauche, celui opposé à l’endroit de stationnement du van. Je l’ai interpellé, lui ai montré ma carte des Carabinieri» – puis est venue la demande de passeport, puis le bruit de la portière s’ouvrant brutalement. Selon les documents judiciaires italiens, le carabinier Luciano Pironi a reçu un cadeau des contribuables américains : le remboursement d’une semaine de vacances aux Etats-Unis. En septembre 2003, sept mois après l’enlèvement, Pironi a pu se rendre au quartier général de la CIA à Langley, et y rencontrer deux cadres hauts placés de la CIA, en charge de l’Europe. Selon la déposition de Pironi, ils ont fêté leur succès en débouchant une bouteille de Bordeaux. «Pour moi, témoigne Pironi, pouvoir entrer à Langley, c’est comme si un curé se voyait ouvrir les portes du Vatican.» ■ LEO SISTI (da Le Soir - 25/07/07) |